LE GRAND VOYAGE (EL LARGO VIAJE): HACINAMIENTO EN EL TRANSPORTE

Posted on 2 febrero, 2013

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JUDÍOS MARSELLAIl y a cet entassement de corps dans le wagon, cette lancinante douleur dans le genou droit. Les jours, les nuits. Je fais un effort et j’essaye de compter les jours, de compter les nuits. Ça m’aidera peut-être à y voir clair. Quatre jours, cinq nuits. Mais j’ai dû mal compter ou alors il y a des jours qui se sont changés en nuits. J’ai des nuits en trop ; des nuits à revendre. Un matin, c’est sûr, c’est un matin que ce voyage a commencé. Toute cette journée-là. Une nuit ensuite. Je dresse mon pouce dans la pénombre du wagon. Mon pouce pour cette nuit-là. Et puis une autre journée. Nous étions encore en France et le train a à peine bougé. Nous entendions des voix, parfois, de cheminots, au-delà du bruit de bottes des sentinelles. Oublie cette journée, ce fut le désespoir. Une autre nuit. Trois doigts de ma main gauche. Et ce jour où nous sommes. Quatre jours, donc, et trois nuits. Nous avançons vers la quatrième nuit, le cinquième jour. Vers la cinquième nuit, le sixième jour. Mais c’est nous qui avançons ? Nous sommes immobiles, entassés les uns sur les autres, c’est la nuit qui s’avance, la quatrième nuit, vers nos futurs cadavres immobiles. Il me vient un grand éclat de rire : ça va être la Nuit des Bulgares vraiment.
« Te fatigue pas », dit le gars.
Dans le tourbillon de la montée, à Compiègne, sous les cris et les coups, il s’est trouvé à côté de moi. Il a l’air de n’avoir fait que ça toute sa vie, voyager avec cent dix-neuf autres types dans un wagon de marchandises cadenassé. « La fenêtre », a-t-il dit brièvement. En trois enjambées et trois coups de coude, il nous a frayé un passage jusqu’à l’une des ouvertures, barrée par du fil de fer barbelé. « Respirer, c’est l’essentiel, tu comprends, pouvoir respirer »
« Ça t’avance à quoi, de rire », dit le gars. « Ça fatigue pour rien »
« Je pensais à la nuit prochaine », lui dis-je.
« Quelle connerie », dit le gars. « Pense aux nuits passées. »
« Tu est la raison raisonnante. »
« Je t’emmerde », qu’il me répond.
Ça fait quatre jours et trois nuits que nous sommes imbriqués l’un dans l’autre, son coude dans mes côtes, mon coude dans son estomac. Pour qu’il puisse poser ses deux pieds bien à plat sur le plancher du wagon, je suis obligé de me tenir sur une jambe. Pour que je puisse en faire autant, et sentir les muscles des mollets se décontracter un peu, il se dresse aussi sur une seule jambe. On gagne quelques centimètres ainsi et nous nous reposons à tour de rôle.
Autour de nous, c’est la pénombre, avec des respirations haletantes et des poussées subites, affolées, quand un type s’effondre. Lorsqu’ils nous ont comptés cent vingt devant le wagon, j’en ai eu froid dans le dos, en essayant d’imaginer ce que ça pouvait donner. C’est encore pire.
Je ferme les yeux, je rouvre les yeux. Ce n’est pas un rêve.
(Jorge Semprun, Le grand voyage, Gallimard, pag. 11- 13)

Este amontonamiento de cuerpos en el vagón, este punzante dolor en la rodilla derecha. Los días, las noches. Hago un esfuerzo e intento contar los días, contar las noches. Quizás esto me ayude a ver claro. Cuatro días, cinco noches. Pero he debido contar mal o es que hay días que se han convertido en noches. Tengo noches de más; noches para revender. Una mañana, seguro, este viaje comenzó una mañana. Todo ese día. Luego una noche. Alzo mi pulgar en la penunmbra del vagón. Mi pulgar por aquella noche. Y luego otro día. Estábamos todavía en Francia y el tren apenas se movió. Oíamos voces, a veces, de los ferroviarios, por encima del ruido de botas de los centinelas. Olvida este día, fue desesperante. Otra noche. Tres dedos de mi mano izquierda. Y el día en el que estamos. Por lo tanto, cuatro días, y tres noches. Avanzamos hacia la cuarta noche, el quinto día. Hacia la quinta noche, el sexto día. Pero ¿avanzamos nosotros? Estamos inmóviles, hacinados los unos sobre los otros, es la noche la que avanza, la cuarta noche, hacia nuestros futuros cadáveres inmóviles. Estallo a reir: realmente va a ser la noche de los Búlgaros.
– No te canses – dice el muchacho.
En el torbellino de la subida, en Compiègne, bajo los gritos y los golpes, fue a parar a mi lado. Tiene aspecto de no haber hecho otra cosa en toda su vida, viajar junto a ciento diecinueve tipos en un vagón de mercancías cerrado con candado. “La ventana”, dijo brevemente. En tres zancadas y tres codazos, nos abre un paso hasta una de las aberturas, cerrada con alambre de púas. “Respirar, es lo esencial, comprendes, poder respirar”.
– ¿De qué te sirve reir?, -dice el muchacho-. Te cansa para nada
– Pensaba en la próxima noche, -le digo.
– Qué estupidez, -dice el muchacho-. Piensa en las noches pasadas.
– Eres la razón en persona
– Vete a la mierda. –me responde.
Hace cuatro días y tres noches que estamos encajados el uno al otro, su codo en mis costillas, mi codo en su estómago. Para que el pueda posar bien firmes sus dos pies en el suelo del vagón, yo tengo que sostenerme sobre una pierna. Para que yo pueda hacer otro tanto, y sentir como se relajan los músculos de las pantorrillas, él también se alza sobre una pierna. Así se ganan algunos centímetros, y descansamos a turno.
Nos rodea la penumbra, con respiraciones jadeantes y súbitos empujones, enloquecidos, cuando un tipo se derrumba. Cuando ante el vagón nos contaron ciento veinte, tuve un escalofrío en la espalda, intentando imaginar lo que podía pasar. Es peor todavía.
Cierro los ojos, vuelvo a abrir los ojos. No es un sueño.

(Traducción propia)

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