LE GRAND VOYAGE (EL LARGO VIAJE): UNA VISITA INOPORTUNA

Posted on 12 febrero, 2013

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BUCHENWALD CADÁVERESJ’étais devant le bâtiment des officiers SS et ces deux automobiles se sont arrêtées devant nous et il en est descendu ces filles invraisemblables. Elles avaient un uniforme bleu, bien coupé, avec un écusson qui disait : « Mission France ». Elles avaient des cheveux, du rouge à lèvres, des bas de soie. Elles avaient des jambes dans les bas de soie, des lèvres vivantes sous le rouge à lèvre, des visages vivants sous les cheveux, sous leurs vrais cheveux. Elles riaient, elles jacassaient, c’était une vraie partie de campagne. Les copains se sont tout à coup souvenus qu’ils étaient des hommes et ils se sont mis à tourner autour de ces filles. Elles minaudaient, elles jacassaient, c’étaient mûres pour une bonne paire de claques. Mais elles voulaient visiter le camp, ces petites, on leur avait dit que c’était horrible, absolument épouvantable. Elles voulaient connaître cette horreur. J’ai abusé de mon autorité pour laisser les copains sur place, devant le bâtiment des officiers SS et j’ai conduit les toutes belles vers l’entrée du camp.
(…)
Je fais entrer les filles par la petite porte du crématoire, celle qui mène directement à la cave. Elles viennent de comprendre que ce n’est pas la cuisine, et elles se taisent, subitement. Je leur montre les crochets où l’on pendait les copains, car cave du crématoire servait aussi de salle de torture. Je leur montre les nerfs de bœuf et les massues, qui sont restés sur place. Je leur montre les monte-charges, qui menaient les cadavres jusqu’au premier étage, directement devant les fours. Nous montons au premier étage et je leur montre les fours. Elles n’ont plus rien à dire, les petites. Elles me suivent et je leur montre la rangée des fours électriques, et les cadavres à moitie calcinés qui sont restés dans les fours. Je ne leur parle qu’à peine, je leur dis simplement : « Voici, voilà. » Il faut qu’elles voient, qu’elles essayent d’imaginer. Elles ne disent plus rien, peut-être qu’elles imaginent. Peut-être que même ces femmes de Passy et de « Mission France » sont capables d’imaginer. Je les fais sortir du crématoire, sur la cour intérieur entourée d’une haute palissade. Là, je ne leur dis rien du tout, je les laisse voir. Il y a, au milieu de la cour, un entassement de cadavres qui atteint bien quatre mètres de hauteur. Un entassement de squelettes jaunis, tordus, aux visages d’épouvante. L’accordéon, maintenant, joue un « gopak » endiablé et sa rumeur arrive jusqu’à nous. L’allégresse du « gopak » arrive jusqu’à nous, elle danse sur cet entassement de squelettes que l’on n’a pas encore eu le temps d’enterrer. On est en train de creuser la fosse, où l’on mettra de la chaux vive. Le rythme endiablé du « gopak » danse au-dessus de ces morts de la derrière journée, qui sont restés sur place, car les SS en fuite ont laissé s’éteindre le crématoire. Je pense que dans les baraques du Petit Camp, les vieux, les invalides, les juifs, continuent de mourir. La fin des camps, pour eux, ne sera pas la fin de la mort. Je pense, en regardant les corps décharnés, aux os saillants, aux poitrines creuses, qui s’entassent au milieu de la cour du crématoire, sur quatre mètres d’hauteur, que c’étaient là mes camarades. Je pense qu’il faut avoir vécu leur mort, comme nous l’avons fait, nous qui avons survécu, pour poser sur eux ce regard pur et fraternel. J’entends dans le lointain le rythme allègre du « gopak » et je me dis que ces jeunes femmes de Passy n’ont rien à faire ici. C’était idiot d’essayer de leur expliquer. Plus tard, dans un mois, dans quinze ans, je pourrai peut-être expliquer tout ceci à n’importe qui. Masi aujourd’hui, sous le soleil d’avril, parmi les hêtres bruissants, ces mort horribles et fraternels n’ont pas besoin d’explication. Ils ont besoin que nous vivions, tout simplement, que nous vivions de toutes nos forces.
Ces jeunes femmes de Passy, il faut les faire partir. Je me retourne, elles sont parties. Elles ont fui ce spectacle. Je les comprends, d’ailleurs, ça ne doit pas être drôle d’arriver dans une belle voiture, avec un bel uniforme bleu qui moule les cuisses et de tomber sur ce monceau de cadavres peu présentables.
(JORGE SEMPRUN: Le grand voyage, Gallimard, pag. 83 A 90)

(Estaba delante del edificio de los oficiales SS y dos automóviles se pararon delante de nosotros y de ellos bajaron esas chicas extravagantes. Tenían un uniforme azul, bien cortado, con un emblema que decía: “Misión Francia”. Tenían pelo, pintalabios, medias de seda. Tenían piernas debajo de las medias de seda, labios vivos bajo el pintalabios, rostros vivos bajo el cabello, bajo su verdadero cabello. Reían, parloteaban,  era una verdadera excursión al campo. Los amigos se acordaron de golpe de que eran hombres y se pusieron a dar vueltas en torno a las chicas. Ellas hacían melindres, parloteaban, estaban preparadas para un buen par de tortas. Pero querían visitar el campo, las pequeñas, les habían dicho que era horrible, absolutamente espantoso. Querían conocer este horror. Abusé de mi autoridad para dejar a los amigos, delante del edificio de las SS y conduje  a esas bellezas hacia la entrada del campo. Hice entrar a las chicas por la pequeña puerta del crematorio, la que conduce directamente al sótano. Acaban de comprender que no es la cocina, y se callan, súbitamente. Les muestro los ganchos de donde se colgaba a los amigos, ya que el sótano del crematorio servía también de sala de tortura. Les muestro los nervios de buey y las mazas, que han quedado allí. Les muestro los montacargas, que llevaban los cadáveres al primer piso, directamente delante de los hornos. Subimos al primer piso y les muestro los hornos. Ya no tienen nada que decir, las pequeñas. Me siguen y les muestro la fila de los hornos eléctricos, y los cadáveres medio calcinados que se quedaron en los hornos. Apenas les hablo, les digo simplemente: “Aquí esto, allí lo otro”. Tienen que ver, que intentar imaginar. Ya no dicen nada, quizás imaginan. Puede ser que incluso estas mujeres de Passy y de “Misión Francia” sean capaces de imaginar. Las hago salir del crematorio, hacia el patio interior rodeado de una alta empalizada. Allí, no les digo nada de nada, les dejo ver.

En medio del patio hay un montón de cadáveres que alcanzan los cuatro metros de altura. Una acumulación de esqueletos amarillentos, retorcidos, con los rostros de terror. El acordeón, ahora, toca un “gopak” endiablado y su rumor llega hasta nosotros. La alegría del “gopak” llega hasta nosotros, baila sobre este montón de esqueletos que no se ha tenido todavía tiempo de enterrar. Se está cavando la fosa, donde se pondrá cal viva. El ritmo endiablado del “gopak” baila por encima de estos muertos del último día, que quedaron aquí, ya que los SS en fuga dejaron que se apagara el crematorio. Pienso que en los barracones del Campo Pequeño, los viejos, los inválidos, los judíos, continúan muriendo. El fin de los campos, para ellos, no será el fin de la muerte. Pienso, mirando los cuerpos descarnados, los huesos prominentes, los pechos hundidos, que se acumulan en el centro del patio del crematorio, sobre cuatro metros de altura, que aquí estaban mis camaradas. Pienso que ha habido que vivir su muerte, como lo hemos hecho, los que hemos sobrevivido, para posar en ellos esta mirada pura y fraternal. Oigo a lo lejos el ritmo alegre del  « gopak »  y me digo que estas jóvenes de Passy no tienen nada que hacer aquí. Era idiota intentar explicarles. Más tarde, dentro de un mes, en quince años, podré quizás explicar todo esto a cualquiera. Pero hoy, bajo el sol de abril, entre las hayas que murmuran, estos muertos horribles y fraternales no tienen necesidad de explicación. Necesitan que vivamos, simplemente, que vivamos con todas nuestras fuerzas. Estas jóvenes de Passy, tienen que marcharse. Me vuelvo, se han ido. Han huido de este espectáculo. Las entiendo, además, no debe ser divertido llegar en un hermoso coche, con un hermoso uniforme azul que moldea las nalgas e ir a parar sobre este montón de cadáveres impresentables.)

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